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Cette rubrique regroupe des documents (lettres, journaux, notes, articles, etc.) en relation avec Jean-Paul Schützenberger.

 

This section includes documents (letters, journals, notes, articles, etc.) related to Jean-Paul Schützenberger.

Lettre de Catherine Levrel, cousine de Jean-Paul Schützenberger - Exode 1940

 

Note : Catherine Levrel est la fille de Jacques et Annie Boussin, soeur de Pierre Schützenberger (la petite fille avec des nattes sur les photos des noces d'or de 1938). Catherine Levrel décrit notamment dans sa lettre du 8 janvier 2005 sa rencontre avec Jean-Paul Schützenberger à Beynac & Cazenac en Dordogne, où ils étaient réfugiés au cours de l'Exode 1940.

(...) Pourquoi nous sommes nous si peu rencontrés, Jean-Paul et moi ? Tout d'abord l'époque de notre jeunesse n'était pas aux grandes promenades. L'auto était plus un instrument de travail que de balade. De plus, la charge de médecin de campagne de mon père était certes très lourde et il préférait sûrement passer son dimanche à se reposer, plutôt qu'à effectuer de longs parcours. Je ne me souviens donc que de deux rencontres, l'une à Blois pour les 50 ans de mariage de Grand-Papa (NdA : Léon Schützenberger) et Grand-Maman (NdA : Victoire, née Kastler) et lors de notre séjour commun à Beynac, en Dordogne pendant l'exode de 1940. Peut-être l'ai-je vu encore à Paris ? ou à Locquémeau, près de Lannion, là où mes parents avaient fait construire une maison que nous avons toujours ? Mais je n'en ai aucun souvenir.

   Le premier souvenir que j'en ai, cependant, extérieur à ces deux rencontres, est celui d'un petit garçon très choyé. Maman (NdA : Annie Boussin, tante de Jean-Paul) prétendait toujours qu'Oncle Pierre chaque fois qu'il allait à Paris, se rendait dans un célèbre magasin de jouets de la capitale (le Train Bleu ? le Nain Bleu ??) pour lui acheter les dernières créations de train électrique. Je me le représentais donc assis par terre au centre d'un circuit électrique géant et actionnant les manettes pour faire circuler ses trains !

   Je n'ai que de vagues souvenirs de la rencontre à Blois. En revanche, je me souviens fort bien de notre séjour commun à Beynac. Nous nous y sommes rendus parce que mon père, en 40, mobilisé dans un atelier d'armement à côté d'Angers avait appris "de source sûre" qu'il y aurait une résistance farouche de l'armée française sur la Loire, que les soldats de l'Ecole de Cavalerie de Saumur se défendraient pied à pied et que Longué, où nous habitions, serait dans la trajectoire des bombardements. Maman a donc chargé la voiture de ce que nous voulions emporter, de matelas sur le toit, et nous sommes parties, elle et moi suivies d'Odette, notre employée de maison. Nous avons rapidement perdu nos amis avec qui nous devions nous "réfugier" à Figeac, et dans la cohue nous avons pris la route du Sud. Maman s'est souvenue qu'à Beynac se trouvaient les Retterer. C'était la famille de Salomé et Madeleine, employées chez Grand-Papa et Grand-Maman plus de 50 ans - elles avaient élevé Oncle Pierre et maman. Tout leur village alsacien, Sundhouse, où elles avaient pris leur retraite, avait été déplacé en septembre 39, car trop près de la frontière allemande. Maman s'était dit que là où étaient les "Mémés" il y aurait toujours une place pour elle. Et c'est ainsi que nous sommes arrivés à Beynac où nous avons retrouvé les grands parents, Oncle Pierre et Tante Malo (NdA : Marie-Louise Schützenberger), Jean-Paul, Grand-Papa et Grand-Maman et un employé de l'Hôpital Psychiatrique qui les avaient suivis avec sa fille. Je ne me rappelle plus son nom, excepté celui de la jeune fille. Ta Grand mère (NdA : Marie-Louise Schützenberger) l'appelait Miss Colette jolie. Jean-Paul et moi ne partagions pas ce point de vue, car j'ai le souvenir de ses "avantages" qui nous semblaient trop... proéminents !

 

(...) Bref, nous voilà à Beynac au milieu d'une très grande famille alsacienne, installée là depuis septembre 39. Les enfants allaient à l'école, et leur accent très alsacien, s'agrémentait d'une pointe d'ail. C'était assez réjouissant. Une voisine, Madame Belvès, devenait dans leur bouche "Matame Pelfès" ce qui nous paraissait du plus haut comique à Jean-Paul et à moi, du haut de nos 11-12 ans !

   On avait alloué à chaque famille une chambre. Les alsaciens ont dû se serrer un peu plus pour nous accueillir, mais il ne me semble pas que cela ait posé problème. La maison était grande et belle. Adossée à la colline qui montait haut et raide, elle avait la particularité d'avoir chaque niveau donnant de plain-pied sur le parc. Celui-ci avait dû être très soigné, mais il était redevenu à un état demi-sauvage. Je me souviens d'arbres moussus, de bassins envahis par les lentilles d'eau et les grenouilles. Jean-Paul et moi nous y galopions à belles jambes. Les soirées se passaient sur la terrasse devant la maison, avec d'interminables parties de boules.

   Un certain soir, nous sommes tous descendus à l'épicerie, en dessous de la maison pour y entendre la radio. C'était le discours de Pétain suivi de la Marseillaise et j'avais été très impressionnée car tout le monde s'était levé pour l'entendre ! L'appel du 18 juin nous ne l'avons pas entendu, comme un très grand nombre de Français. Je sais que maman plus tard a prétendu l'avoir entendu... Elle a toujours eu beaucoup d'imagination, car le seul poste de radio alentour était celui de l'épicière ! Un beau jour, nos parents ont décidé de nous envoyer à l'école, pour nous ce n'était pas une bonne idée. L'instituteur qui avait déjà en charge les enfants de Beynac et les alsaciens, a bien voulu nous accueillir. Il était sûrement meilleur pédagogue que mes "Chères Soeurs" de Longué car je ne me rappelle pa avoir particulièrement brillé. Il me semble même qu'une coupe du coeur exécutée de mémoire par mes mains a provoqué son hilarité !

   Ce qu'il me reste de plus clair de ce séjour en Dordogne ce sont les galopades dans le jardin et les blagues que nous faisions à Miss Colette jolie, car nous n'étions pas très gentils avec elle. Et aussi notre résistance à l'heure du coucher ponctuée par les exhortations de l'Oncle Pierre "Jean-Paul, monte !" J'ai encore sa voix dans l'oreille !

   Cela a cessé vers la mi-juin ou la fin juin 40 (NdA : Jean-Paul et sa famille quittent Beynac fin juillet). Les Allemands ont autorisé les réfugiés à rentrer chez eux. Nous avions, par le plus grand des miracles, retrouvé mon père dont la compagnie avait été déplacée à Allas-les-Mines - 12 k de Beynac - ce que nous n'avons su que quelques jours avant notre retour en Anjou...

   Puis ça a été la guerre, pour nous l'occupation - et nous avons grandi loin les uns des autres - et je le regrette - je n'ai plus revu Jean-Paul.

Catherine Levrel - lettre du 8 janvier 2005

 

Journal de Marie-Louise Schützenberger - 1945/1946

Note : Marie-Louise, mère de Jean-Paul Schützenberger, tient un journal du 19 décembre 1945 au 6 juin 1946. C'est dans cette période que Jean-Paul Schützenberger et ses parents quittent Yzeure pour Martangy. La couverture du journal représente Bayard avec la mention "sans peur et sans reproche". Marie-Louise Schützenberger utilise le diminutif J.P. pour désigner son fils Jean-Paul Schützenberger.

Mercredi 19 décembre 1945. St Grégoire -

Je veux à partir de ce jour tenir un journal exact de ce que nous ferons, pour me rendre compte. 1° Des fautes ou des initiatives qui nous mèneront dans notre vie, pendant la période Martangy - Je crains à cause des vagues que j'ai souvent dans la pensée de ne pouvoir suffisamment contrôler mes actions dans la vie difficile que nous allons mener, et l'expérience que nous allons faire a besoin d'attention spéciale.

D'abord cela m'amuse de savoir si le pressentiment de réussite par Martangy sera réalisé - J'ai pourtant depuis vendredi dernier l'impression qu'il aurait peut-être mieux valu, que je prenne à Paris une situation fixe - infirmière -

Vendredi. voyage à Martangy. Cadeaux divers à Louise lampe. Pleuchot cravate 2 carafes - 100 à Kiki, Renée ravitaillement - Loulou 100 - Projet avec Paul de fermage des terres (?)

Hier mardi. Envoi à Gaby - porc - Gina, boudin lard - Maman, boudin lard - Gérome gros rôti - lettre à Mr Weigel pour tacher d'avoir un bail de 6 années au même prix - 12.000 par an

Vendredi 21 décembre -

Le jambon a été salé le 17 décembre -

Le charcutier dit de le laisser dans le sel 35 jours Vincent 40, puis de le suspendre au sec et quand il est sec le mettre dans la cendre de bois - J'envoie ce jour 3 paquets de tabac à Mr Simon - J'ai écrit à Maman, Gina, Thérèse, Rita, Marcelle, Renée

Samedi 22 décembre : Marco est arrivé cette nuit. Fatigué un peu changé. J'ai écrit à Maman et (illisible). J'ai reçu une lettre de Gaby qui est contente de l'avoir reçu - J'ai acheté une paire de gants pour J.P. et Marco 599. Et Pierrot m'a donné un livre d'Huxley, c'est cher 160. Une pipe pour (illisible) 32. J'ai envoyé un poulet à Marcelle.

Dimanche 23 décembre - un de nos poulets sacrifié.

Jeudi 27 décembre J'ai payé le cochon Rondelat payé sur l'argent Morlat 8.000 Marco a écrit à Maman (illisible) - sa marraine J.P. à Maman grands parents sa marraine, j'ai écrit aux mêmes + Annie et Marthe - Il faut que j'écrive à Simone, Gaby (illisible), Madame W. Louise, tante Marthe

Samedi 29 décembre - Je me demande si nous faisons ce qu'il y a de plus raisonnable en nous installant à M. (note : Martangy) Ne vaudrait-il pas mieux que sans dépenser ce que nous avons d'argent de côté - (ne pas oublier que Gaby a 20.000 F encore à moi) à installer notre maison je trouve à Paris une situation d'infirmière, égoïstement c'est ce que je préférerai et cela extraordinairement plus - il n'y aurait ni aléa, ni souci, ni angoisse - Pour Marco quelqu'un qui veillerait sur sa vie matérielle, pour J.P. tout ce que Paris peut offrir de facilités pour son travail. Comme il est difficile de voir juste -

Samedi 5 janvier. Je me demande si la dernière ficelle qui me retenait au dessus de l'abîme obscur de la confusion mentale : le café n'est pas en train de me lâcher

Je ne peux plus dormir et je pense avec fatigue chaque idée entourée d'un halo qui rend toute idée vague - Hier nous avons acheté un petit fourneau pour M. 600 F il me semble qu'il sera utile si non parfait, une serrure 160 F je crois - Demain nous allons à M. Il faut régler la location de terres contre la culture par la mère Pleuchot de l'hectare que nous gardons et du jardin potager autour de la maison.

Dimanche 6 janvier. Nous sommes allés à Martangy, la maison visitée - j'ai parlé et décidé avec Paul que lui et sa mère se chargent de me cultiver les terrains autour de la maison et de les planter en jardin potager de me planter 1 hectare de terrain en pommes de terre, haricots, carottes choux raves - pour paiement de cela je leur cède les 7 hectares restant - Madame Pleuchot m'a donné un grand sac de farine, Paul un sac de graine pour les poules - J'ai envoyé deux paquets (illisible)

Paul m'a renvoyé 1 grand sac de grains pour les poules.

Note : le journal s'interrompt pour reprendre deux mois plus tard. Le nom des jours n'est plus précisé.

11 mars - J'ai vendu à (illisible) le tableau espagnol et 2 pastels (affreux) 13.000 - Pierre a acheté pour Martangy un appareillage électrique 1.700 F -

19 mars. Nous sommes allés à Martangy. Le plombier y était il venait de mettre un lavabo meuf (3.000) et d'arranger les tuyaux et le robinet de la cuisine, j'ai porté à Mme Pleuchot 9 verres à boire du service (illisible) pour remercier la brave Jeanne d'avoir reçu Pierre, j'ai essayé de préciser notre situation c'est à dire l'arrangement qu'elle a de me cultiver 1° le jardin autour de la maison, 2° un hectare pour avoir des pommes de terre notre provision des betteraves, des carottes fourragères, moyennant quoi je lui cède 6 autres hectares qu'elle cultivera à son profit, cela semble bien entendu - Elle va surveiller la plantation du jardin autour du jardin (sic) Louise surveillera le tout - Les vitres sont posées le devis s'élève à 2.700 F -

Les founrnitures achetées à Moulins pour l'électricité de Martangy payées sur mon C.P. est de

21 mars J'ai acheté pour que Pierre l'emporte à Martangy des graines de petit pois 40 g, épinard 30 g, poireaux 30, carottes 15, Laitue 15 g plus 15 g que je garde (laitue) le tout pour 132 - (sombre jour)

Note : le journal s'interrompt pour reprendre un mois plus tard. Entre temps, le 9 avril 1946, Jean-Paul Schützenberger s'est installé avec ses parents à Martangy. L'année est indiquée avec la date. Le journal s'interrompt brusquement après le 6 juin 1946.

27 avril 1946 - Je laisse un espace pour écrire les principales dépenses faites à Martangy - elles sont considérables et cela m'inquiète car je sens combien j'ai manqué de clairvoyance en louant cette maison, aurai-je pu avoir un bail de plus de 3 ans pour 12.000 par an, je ne le crois pas, il faut que je rappelle pourtant qu'au moment où j'ai fait cette location nous croyions être obligée de trouver immédiatement à nous loger, mais il est sûr que j'ai trop d'imagination et voit en beau très facilement - De même je pensais m'être bien expliquée avec les Pleuchot sur les 6 hectares que je leur cédais moyennant par eux la culture d'un hectare et l'octroi des légumes (semences comprises) qu'ils auraient cultivé dans cet hectare - Ils n'ont pas compris ou feint de ne pas comprendre et l'arrangement nouveau est qu'ils me fourniront les légumes nécessaires à ma consommation à un prix acceptable - J'avais prêté 3.000 à Renée, celle-ci ne peut pas me le rendre et reste 1 mois chez moi pour ce prix, je suis donc une fois de plus un peu poire - Aujourd'hui un jardinier est venu cultiver mon jardin - 20 l'heure il a travaillé 8 heures - plutôt moins que plus

Nous avons vendu la Corderie 1 300 000 francs. Je me demande ce que je toucherai sur les 1 500 000 francs et tacherai de ne pas me faire rouler - Avec quel souci je pense que rien n'est très clair dans la voie à suivre, car la vie à M. sera dure et qui sait si l'argent que nous y dépenserons rapportera ce qu'il faut qu'il rapporte, ne faudrait-il pas mieux que nous tachions de trouver une situation à Paris tranquille et sans aléa, pendant que nous avons de l'argent

Pour Marco et J.P. cela serait tellement mieux pour eux - Personne pour me conseiller - Aujourd'hui dépenses pour la maison, réparation poignées de porte - 42 F Jardin 8 h p. de terre plantés 150 F

28 Avril, aujourd'hui nettoyage par Pierrot de la salle à manger la moitié du ur et fin du cabinet de toilette j'ai rangé au grenier les vêtements d'hier et faits la besogne habituel - les vêtements sont mis en place provisoirement en attendant de pouvoir les suspendre. Plus -

 

29 Avril 46 - Lessivage par Pierrot de la salle à manger terrible travail qui m'a fort inquiétée à cause de la grande fatigue que cela lui a donnée - Jelie est venu de 14 h. à 18 h. il a planté 12 kg de p. de terre des haricots et des petits pois - nous avons (illisible) les petits pois - Madame Pleuchot m'a fourni des raves et quelques fayots - Paul du grain pour les poules -

30 Avril -  Jelie de 14 h à 18 téléph. de Maman confirmant pr le 4 Mai à 9 h. la signature du contrat. J'écris à Marco J'ai eu une lettre de lui hier - Jelie a planté petits pois carottes salsifis salade.

1er Mai - pas de Jelie, M.P. me cède 1.850 g. de lard - que je lui payerai en revenant de Marseille - J'emporte à Marseille 19.000 F. Je laisse à Pierrot 10.000

4 Mai - J'ai quitté Martangy le 2 mai. Voyage sans histoire fatiguant à cause de mes pieds en compte grâce aux souliers semelles bois et courses à Nevers. J'ai acheté :

Journaux                                   7 F

Voyage en 3°                         790

Abricots                                 165

Pain                                           8

Offert à Louise café vin blanc 82

Voyage en car Louise car

Loulou et moi                         100

                                              1152

 

Report                                   1152

Couteau vitrier peinture            93

Grains                                       40

Timbres envoi Marion               17

                                              1302

Je laisse à Louise                  1000

Pour payer épicier

A Lyon je dîne au Terminus                65

Et suis obligée de prendre des 2°   212

Je prends un café à Marseille            15

 

Je vais à l'hôtel Paradis indiqué par Marinette où l'on ne peut me loger et vais chez Marinette qui a pour moi une bonté d'ange je me repose et soigne mes pauvres pieds - je vais à l'hôtel situé place de la préfecture où elle m'a retenu une chambre - de 160 F par jour hôtel plus que modeste Je vais voir Paul à qui je donne le dossier préparé par Pierrot il est plein de dévouement m'invite à dîner - Je déjeune car il est très tard dans un bistro -

Déjeuner                                         50

 

J'arrive chez Maman - elle et Clairon sont lamentables et mènent une vie impossible pour leur âge - Saubanère est incapable découragé et sans esprit d'organisation

Je sens que l'hiver a dû être misérable J'en ai le coeur serré - Le besoin d'un changement d'existence est urgent - L'homme d'affaire vient vers 5 heures. J'essaye de démêler s'il est honnête et désintéressé Je le pense et prends rendez vous avec lui pour Samedi matin pour voir le notaire. Dîner chez Paul qui m'attendait à son bureau, bouquet de muguet à la main ! Soirée épuisante et charmante. Ce matin Samedi visite avec Paul chez le notaire Maître Frévol - je pense que tout est bien, mais c'est un peu le maquis que ces affaires. Pourvu que nous ayons notre argent - et Maman sa part usufruitière bien placée - J'écris à P. cartes à tout Martangy -

J'achète pour mes pauvres et chers pieds

1 paire de sandales et une pour P.         900

Tram -                                                        25

Timbres teleph. Cartes postales               87

Je pars tout à l'heure pour Pierrascas -

Ce matin je suis allée chez Pinatel (?) pour arrêter les comptes de la Corderie avec le courtier Mr (nom illisible) Pinatel m'a remis à valoir sur les loyers échus le 15 Avril 3.000 - que j'ai partagé avec Maman. Soit 1.500 pour elle et 1500 pour moi -

Lundi 23 heures - J'arrive de Pierrascas - Voyage exténuant grâce à mes pieds qui sont chacun une plaie, pourquoi ai-je toujours mes bons moments gâtés ? Samedi soir je suis arrivée à Toulon après un bon voyage assise

Heureusement Rita à la gare - car jusqu'à la Pauline, de la P. à pied jusqu'à Pierrascas

Dîner vers 23 h. parlotte av. Rita couchée à 1 h 1/2

Mauvaise nuit - Le matin réveil très tôt je reste couchée jusqu'à 10 h. et suis toute la journée très mal fichue avec des frissons - pas de fièvre au thermomètre, mais si malade que je reste étendue sans pouvoir bouger ni presque penser, couchée après un bain de bonne heure

Bonne nuit - Pénible impression de ma pauvre Rita et non moins pauvre tante Marthe - Ce matin assez bien. Vu Hélène Charmento

Déjeuner départ à 15 h 1/2, nous prenons nos billets. Je n'ose refuser à Rita et Lorrie de retarder mon voyage pour aider Lorrie qui part pour Vichy avec ses deux gosses télégraphie à Pierrot que je retarde jusqu'à Vendredi mon retour hélas - Je rate le train de 16 h - et suis obligée de prendre celui avec supplément de 20 h 7. Arrivée à 22 h 15 - plus de tram pour aller voir Maman. Je n'ose dans un quartier que je ne connais pas aller à pied chez elle et je souffre terriblement des pieds - Arrivée à l'hôtel j'ai les pieds sous l'eau - Toujours l'histoire des pieds ! - dépenses -

Dattes pour Rita                      100

Beurre payé à Clairon             200

Tram                                          26

Billet pr. Nevers                       790

Billet pr. Toulon

Billet pr. Marseille

Goûter à Toulon qui me

Sert de dîner - av. cigarettes.  160

Supplément pour Marseille        92

Places retenues -                       30

Tram Rita et moi.                        52

Invitation à la valse                    26

Concerto Chopin                       49

Bleu pour les cheveux               16

Mardi matin. Je vais tacher de me tenir sur mes jambes -

Mardi soir - Interminable séance chez Maître Frévol - avec Paul et Maman - J'ai touché 65. Tout semble en règle - Paul a pris la part cachée qui revient à Maman - Je suis allée porter à la poste pour les C.P. ma part - puis chez Marinette lui rendre les clefs -

Déjeuner chez Clairon avec le P. Raymond -

Sans intérêt mais fatiguant grande pitié des deux pauvres vieilles - Je suis restée toute la journée chez Clairon - quel triste emploi du temps - causerie avec S. je ne sais que démêler de ses dires, il dit que Maman est malheureuse loin de moi veut-il me la passer, ou est-ce sincère - impression peu claire - que faire, je n'ai qu'une idée revenir à Martangy je ne tiens plus sur mes jambes et sens que j'ai la fièvre à cause de mes frissons -

J'ai pu avoir. 5 kg de dattes

                      5 morues              745

                     20 citrons

Tram                                            12

Remède pour mes pieds             25

Fleurs Marinette                           60

Mercredi soir - Meilleure journée du voyage après une terrible soirée de frissons ; ce matin lever à 9 h -

Je vais chez Paul chez lui je mets au point toute l'affaire

Paul est adorable, le malheureux Roger est allé (deux mots illisibles) à mon hôtel sans me trouver pour savoir quand je pars pour me conduire à la gare, je vais à sa clinique pour me faire soigner, il me fait un admirable pansement

Je vais chez Maman. Je finis avec Saubanère la conversation d'hier, où il m'a dit que Maman voudrait être chez moi très pénible conversation, je ne sais que penser, veut-il se débarrasser d'elle je le pense. Je lui ai dit que j'avais ainsi que Pierre toujours demandé à Maman d'être avec nous, je veux bien l'avoir, mais je ne lui cache pas que je n'ai pas de place et pas de lit mais que je me débrouillerai, devant lui j'invite Maman, qui me remercie mais semble désirer rester avec lui et quand il est parti me dit toujours la même chose, que S. ne peut vivre sans elle et qu'elle ne veut pas l'abandonner, tout cela est horrible et bizarre - mais je crois avoir (illisible) la situation - Roger vient me chercher - Je prends la Micheline et suis obligée de prendre des 2° avec supplément pour 100 km - Je crois que je suis roulée et aurait pu prendre des 3° Je prends le car à Toulon et arrive chez Rita, un beau voyage et j'ai moins mal, deux lettres de Pierrot si gentilles - bon (illisible)

Je me couche et écris -

     Aiguilles de phono             100

     Coton et mercurochrome     52

     Voyage                                190

     Journal                                    2

     Tram                                        6

10 Mai Vendredi - Hier, lever vers 9 heures -

Matinée sous les allées de Pierrascas, déjeuner très agréable. Je prends des planes, vois tout Pierrascas, je confie mes (illisible) à Rita -

Départ par l'auto, av. Rita Lorrie Anne

Bon voyage fatiguant, arrivée bonne

Arrivée tout va bien, mais mon pays et le reste -

     Dépenses - auto Pierrascas     500

     Journeaux                                    9

Périple avec Louise et Marion -

11 Mai Je reste au lit - et j'écris à Maman, Clairon, tante Marthe, Rita, Marco, Marinette, Yvonne et Paul, Roger, Renée, Thérèse

Pierre est d'une humeur massacrante, que la vie est difficile, j'ai dû ne pas être comme il fallait mais je suis si fatiguée que l'on devrait avoir pitié

12 Mai - Je suis reposée un peu, Dimanche, Louise et les enfants viennent déjeuner Renée prépare tout et je n'ai presque rien à faire, mais j'ai l'impression si pénible et comme de ne pas vivre réellement - J.P. me dit souvent qu'il a la même - Je règle à Madame Pleuchot - 750 F de pommes de terre le lait de la semaine 110, elle me fait cadeau du lard emporté à Maman et d'un fromage à la crème - Je raccommode avec Louise après le déjeuner

J'ai eu la vision de ma vie future, pourrai-je supporter cette existence - Pierre toujours de mauvaise humeur.

Dîner - Soirée perdue à ne rien faire ambiance bien désagréable -

Partir -  Mon Jean Paul me garde du chagrin -

13 Mai. Il faut écrire l'histoire de la vache = madame Pleuchot me dit qu' "un ami de toute sûreté ne peut pour certaines raisons garder une vache normande de 8 ans qui vient d'avoir un veau il y a 15 jours veut la vendre elle a de 16 à 18 litres de lait - le prix est de 33 à 32000. Paul pense rabattre ce prix - mais elle a été piquée à la patte - Pierre ne semble pas vouloir, je ne sais - Il faut aller la voir à 6 km. Drame d'essence - et de - (illisible) prendre une décision. Faut-il, ne faut-il pas je ne suis pas sûre de ce que je crois pouvoir décider et j'ai peur de commencer une série de bourdes personne pour me guider et Pierre est de mauvaise humeur - Chaque jour la vie est plus difficile et dure - je me sens tellement fatiguée et sans courage si je pouvais tout lâcher et fuir.

14 Mai Mardi - Hier une poule à couver avec 13 oeufs - La nuit se passe si lente, mais que la nuit est bonne ne rien faire presque libre en somme sans bouger - se lever - pluie - une lettre de Marco. Cela m'inquiète la nouvelle idée de prendre une responsabilité de travailler à son compte - Pauvre chéri, il lui faudrait pouvoir travailler à ce qui l'intéresse sans souci de gagner sa vie. Avec Paul nous allons voir la vache, on l'achète elle a une bonne tête 32.000. Pierre me semble satisfait, est-ce 32000 de fichu, est-ce le commencement d'une bonne organisation. Je n'ai plus d'espérance que quelque chose nous réussisse. Je suis assez vague et je continue à vivre dans le flou. Pierre décide de venir avec nous à Paris. Je pense que cela lui fera du bien. Je décide de lui confier les comptes de tout. Et l'argent - soulagement pour moi et ce sera peut-être agréable pour lui, il cessera de me dire qu'il ne veut pas d'argent, qu'il n'a que 2F 50 centimes sur lui qu'il n'a pas besoin d'argent - Marion et Renée partent demain - Cela m'ennuie fort, car comment me débrouillerai-je ? Mais quel repos de ne plus faire des sourires, Marion est un être charmant - Je décide avec moi-même de ne plus faire de contorsions morales et de ne plus m'empoisonner l'existence, je crois cela inutile, je vais voir.

16 Mai, quelle détente d'être sans ces deux braves filles avec lesquelles il faut faire des entourloupettes (le beau mot !) et parler leur langage qui n'est pas du tout le mien - Elles sont parties hier - Nous les avons accompagnées à Nevers - courses nombreuses - le couvre lit chez le teinturier Je donne à Louise une salade et des asperges. A la mère Pleuchot une salade - Le précieux Paul me vend un paquet de cigarettes salvatrices. Nous nous réveillons tard - Je tente de remettre à Cécile ses 2 petits poulets. C'est difficile. Pierre écrit à Marco que nous arrivons à Paris Mercredi 22. J'écris à Gaby Maman, qui m'a écrit ainsi que Roger qu'elle a été malade - Très cher Roger je vais lui répondre - La vache est sympathique moins que son veau ravissant -

21 Mai, odieux de s'imposer d"écrire chaque jour - Il me semble que je vais pouvoir être ce que je suis - peu d'agrément - Louise est venue, une journée. Emilienne aussi - C'est fatiguant de parler à ces gens qui ne comprennent pas votre langage - M. de S. avait raison - Nous avons pris à la poste 35.000 - pour payer la vache qui est de 32.000 c'est Pierre qui a l'argent - Il a payé à Paul 4 cordes de bois = 1200 - J'ai donné sur ce règlement 200 - J'ai envoyé à Rita son bidon (illisible) 2 maïzena -

29 Mai     mercerie                                24

                Coton socquette                  155

                Trois couteaux Marco          168

                Système col Marco                25

                2 p. lacets souliers                10

                Salières tire bouchons           48

                Anti roux Malo                      150

                Viande pain salade savon    287

La plongée dans le sordide, l'angoisse et la (illisible) mentale

J'ai vu Arnous. Vendredi jeudi soir après avoir tout jeudi récuré chez Marco, il est si mal installé, fatigué, que je suis pleine de tristesse car comment organiser pour lui quelque chose de pratique ou de seulement décent - Arnous a été charmant mais il prépare son concours et n'a pas le temps de respirer - Il m'a donné 9 adresses de médecin j'en ajoute une le Dr. Mallet Mallet rue Cernuschi 14 fournie par le Dr. Gerbeaux 12 rue Cernuschi - Tous très aimables mais est-ce suffisant - Le Dr. Baize nettement plus intéressé et le Dr. Jammet 4 Sq du Trocadéro - ainsi que Madame Menot de Marsay ou plutôt sa fille très encourageante Vu Pironneau - Et j'irai Vendredi Dr. Lautmann 44 rue de Moscou que je n'ai pas trouvé hier - l'argent file à une vitesse effrayante. A. Simon conseille de (illisible) ou acheter Martangy - Les de B. sont occupés et Marcelle insupportable - Ma Gaby adorée. Et Gisèle aussi - Mais avec le caractère de Pierre je navigue avec l'impression de marcher sur des tessons de bouteille - C'est ma faute, mais je suis si fatiguée. J.P. ne peut rentrer à Bossuet cela est désolant il va tâcher d'entrer à Ste Geneviève, demain après le déjeuner M. Weigel - Vendredi avant 10 h du matin, le plombier

6 Juin - Un exemple entre 1000 de la conversation avec Pierre - P. = Faut-il descendre le plateau - M. Comme vouvoyez mon chéri - P. Ce n'est pas une réponse - M. Mais cela m'est égal - P. C'est commode je ne sais pas s'il faut que je descende ce plateau - M. Mais mon chéri faites comme vous voulez je ne crois pas que cela ait de l'importance je ne peux tout de même vous donner des ordres. P. Si je ne suis qu'un domestique et un salarié - Là dessus se lève - Que puis-je dire et faire, je suis sans force et si malheureuse - Pourrais-je tenir le coup -

Bonbons   30

Gâteaux   50

Place cinéma  110

Clous de girofle épingles levure - 96

Gendarmes   60

Citrons pain d'épices levure   195

Marie-Louise Schützenberger

 

Note concernant Jean-Paul Schützenberger - Septembre 1946

 

note : après l'admission de Jean-Paul Schützenberger au Lycée Sainte Geneviève de Versailles, Pierre Schützenberger répond à la demande du recteur ainsi rédigée : "Je vous serais reconnaissant de m'envoyer un portrait moral des qualités et défauts de votre fils. Cela me permet de le connaître mieux et de marcher dans votre ligne d'éducation." (lettre non datée du Père Jacques Goussault s.j.). 

 

   A été élevé depuis son enfance dans des Etablissements religieux : Notre Dame des Aydes à Blois puis au Sacré Coeur de Moulins.

   Foi intérieure profonde et raisonnée, pratique de façon modérée mais avec conviction.

   Caractère : trait dominant la bonté, sensibilité aiguisée voire même excessive ; ceci s'explique par les tendances de son caractère et aussi par le fait que plus jeune de 7 ans que son aîné il a été élevé un peu comme un enfant unique.

   Honnêteté foncière, ignore le mensonge et la dissimulation, a plutôt tendance à trop extérioriser ses sentiments et ses pensées.

   Consciencieux, vif d'esprit, promptitude (souvent trop accusée) des réparties avec une certaine causticité.

   Aime la discussion, défend avec chaleur son point de vue, se montre à ce moment porté à la critique et au "raisonnement" sortant alors de sa réserve habituelle.

   Douceur, gaité, resté très jeune pour son âge : 18 ans.

   Légèreté, nonchalance qu'il affecte d'exagérer ; désordre, absence de sens pratique, ignorance de la valeur de l'argent sans se livrer pour cela à des dépenses exagérées.

   Ténacité dans l'effort pour ce qui l'intéresse et qui est toujours intelligent ; adresse manuelle certaine.

   Aucune aptitude aux sports, répugne à l'effort physique.

   Méthode éducative : la confiance dans ses parents et la franchise absolue et totale sont à la base ; nous avons toujours fait appel à la sensibilité de Jean-Paul, puis plus tard au raisonnement, ignore les sanctions, n'a jamais connu les châtiments corporels ; rien ne vaut pour lui un raisonnement et un long entretien.

   Sur le plan scolaire : intelligence vive, comprend et s'assimile facilement ; excellente mémoire à qui il fait trop confiance ce qui risque de lui nuire car il ignore la nécessité de l'effort.

   Goûts très marqués pour les sciences exactes et les mathématiques, aime la mécanique et s'y révèle adroit ; moyen au point de vue littéraire.

   Travaille avec aisance, a toujours été apprécié de ses Maîtres.

   Manque de présentation dans ses devoirs, aucun souci de la forme et de la tenue, écriture souvent illisible, en composition française tendance fâcheuse à la concision, les développement pourtant nécessaires lui paraissant être un "délayage" inutile.

   Studieux, travaille plus qu'il ne le dit et surtout plus qu'il n'essaie d'en donner l'apparence.

   Malgré des apparences poupines possède un grand fond de sérieux, d'observation développée.

   Depuis son départ de Blois (Décembre 1943) vit loin de tout camarade et uniquement en milieu familial ; n'a qu'un seul "ami" son frère. Il manque à Jean-Paul l'habitude de la vie en commun ; il lui faudra donc un gros effort pour se plier à la vie qu'il mènera à Sainte Geneviève où il se sentira plus qu'un autre isolé.

   Tempérament artistique très développé ; aime la musique, joue du piano et a dépassé le stade de l'amateur, témoigne dans cette étude d'une ténacité remarquable ; il est souhaitable qu'il puisse à Saine Geneviève continuer à cultiver ce don et qu'il puisse - comme il le fait ici - trouver dans la pratique de la musique des joies très pures.

   Sur le plan sexuel, chasteté totale ; garçon très averti comme tout fils de médecin ; critique sévèrement le relâchement actuel de moeurs et ceci par un sentiment profond et raisonné.

Pierre Schützenberger

 

Cinq minutes avec M. Schützenberger - Janvier 1960

note : le journal de la compagnie d'Assurance la Paternelle, absorbée plus tard par AXA, consacre un article à Jean-Paul Schützenberger qui y travaille de 1954 au début des années 60. Document communiqué par Etienne Benezech, collègue et ami de Jean-Paul Schützenberger à La Paternelle, le 23 novembre 2006.

Cinq longues minutes, car derrière son rempart de dossiers (auquel il a obtenu que la femme de ménage ne touche pas), derrière sa conversation qui revient inlassablement au travail, Jean-Paul Schützenberger qui répugne à parler de soi-même n'est pas une personnalité facile à saisir.

La morphopsychologie vient à notre secours. Forte et solide stature, visage arrondi. C'est le type d'homme qui s'épanouit dans un milieu auquel il est parfaitement adapté, qui évolue avec facilité dans le monde des affaires qu'il conduit, qui n'est pas tracassé par des problèmes qu'il domine. Il ne peut vivre seul, il sent le besoin des contacts humains. Sociabilité et intelligence pratique font de ce type physique un homme d'affaire à la pensée concrète et réaliste, dit le psychologue.

Rien d'étonnant donc à ce que Jean-Paul Schützenberger ait - après un essai d'un an dans les laboratoires de l'Electricité de France - rompu avec le penchant familial : la recherche scientifique, pour venir chercher dans l'assurance une activité moins abstraite.

De famille alsacienne (prononcez chü et non chou), l'arrière grand-père, professeur au Collège de France, membre de l'Institut, voulut rester français. Il fit une carrière scientifique remarquée, découvrant entre autres l'aniline et l'acétate de cellulose, première en date des matières plastiques. On trouve dans la famille beaucoup de médecins qui font plus de recherches que de médecine.

Aux mathématiques et à la physique, Jean-Paul Schützenberger préfère l'économie politique, matière peut-être dédaignée pendant son séjour à l'X (où l'on sèche volontiers ces cours), mais tellement plus vivante dans la vie professionnelle.

Entré en 1954 à la Paternelle, il a remplacé M. Benezech au Service Groupe, et s'est spécialement attaché à développer les caisses de retraite, principalement l'I.R.E.P.S. et le G.I.R.S. qu'il considère comme un réservoir naturel d'assurables. Il a été amené à beaucoup circuler car l'intervention d'un technicien est nécessaire à la réalisation de ces affaires où il faut initier suffisamment son interlocuteur pour qu'il puisse être l'avocat du projet devant son conseil d'administration.

Travail qui lui plaisait car il y faut tout à la fois pressentir les réactions du client et définir avec une rigueur cartésienne la structure financière du régime. La formation mathématique de l'X jointe à ses connaissances juridiques, appliquées à son tempérament intuitif, l'ont armé pour ces démarches commerciales où la décision doit être prise rapidement.

Ses loisirs sont rares, aussi est-il fort reconnaissant son épouse de savoir "endiguer" ses deux enfants - 3 et 5 ans - ce qui lui a permis de mener à bien de nouvelles études et d'acquérir de nouveaux diplômes : l'Institut national des Actuaires français, la licence en droit.

Mais enfin n'y a-t-il rien d'autre que l'assurance dans la vie ? Il cache un deuxième personnage qui eut pu être le premier, car il a hésité à suivre cette vocation : compositeur. Ses études musicales, aujourd'hui sa seule détente, commencèrent à 4 ans. Il ferait peut-être jouer ses oeuvres s'il n'était rigoureusement impossible "de commencer par le premier concerto".

Et sur cette pente de confidences personnelles, Jean-Paul Schützenberger avoue combien il regrette de ne plus trouver le temps de faire du vol à voile. Il le regrette non pas tant à cause de l'excitation du vol, du grand air, de la sérénité qu'apporte l'isolement dans le ciel, mais parce que c'est un magnifique "sport d'équipe". On consacre une journée entière à sortir des hangars, transporter, lancer, tirer, pousser les planeurs pour que chacun à son tour, quelques minutes, puisse voler.

Appliquée à l'assurance n'est-ce pas là une belle image de l'esprit d'équipe, qui enlève les affaires ? 

Journal de la Paternelle

 

Lettre de Bernard Gavoty du 15 mai 1963

 

note : cette lettre de Bernard Gavoty (1908-1981), célèbre critique musical du Figaro, fait sans doute suite à la lecture de la note de Jean-Paul Schützenberger sur l'acoustique reproduite par le site.

Cher Monsieur,

Je me souviens parfaitement de nôtre rencontre à la Décapris, l'été dernier.

Et j'attendais votre travail.

Profitant d'une heure de détente, je l'ai lue hier soir. Voici ma réaction.

Je fais entièrement miennes toutes vos prémisses. Elles sont claires et logiques.

Hélas, je cesse de vous suivre, par incompréhension personnelle, à partir du moment où vous entrez dans le domaine des mathématiques. Un malheureux ingénieur agronome ne vaudra jamais un ancien élève de l'Ecole polytechnique !

Mais, vous faisant une entière confiance, je vous donne raison par principe.

Et je vous prie, cher Monsieur, d'agréer mes sentiments les meilleurs.

B. Gavoty

 
 

Deux compositeurs - avril 1964

Note : Jean-Paul Schützenberger est invité avec le célèbre compositeur Gérard Calvi au club hippique de Hyères. Jean-Paul Schützenberger répond aux journalistes de la presse locale et parle de ses "compositions musicales", notamment son futur opéra sur la révolte des camisards qui est son dernier numéro d'opus bien qu'inachevé. Le site publie trois articles.

Paul PHILIPPE - Le Méridional La France du 5 avril 1964

Sous le signe de l'hippisme

Brève rencontre avec deux compositeurs : Gérard Calvi et J.-P. Schultzemberger (sic)

Dans le cadre enchanteur des "Pins d'Argent", M. Marius Cayol, président du Club Hippique des Iles d'Or, réunissait vendredi soir, à l'occasion d'un dîner, quelques membres du club : Me Palenc et Mme, M. René Fumagoli et Mme, M. Bresson et Mme, ainsi que des personnalités en vacances pour quelques jours, et qui ont toujours aidé le Club Hippique dans ses diverses manifestations : entre autres, Gérard Calvi, qui a donné son nom et doté un prix pour le concours hippique national ; Jean-Paul Schultzemberger (sic), le banquier compositeur, et le vice-président parisien du club, M. Michon Coster.

Le sympathique promoteur avait réuni ces diverses personnalités pour pouvoir parler librement d'une passion commune : le sport hippique, et notamment du grand concours hippique national qui se déroulera à l'hippodrome municipal les 1er et 2 août prochain.

Nous avons profité de cette réunion, avant que tous passent à table, pour interviewer à tour de rôle deux compositeurs de musique au genre bien différent.

Rapsodie sur les thèmes de Sydney Bechet

Le premier, Gérard Calvi se prête bien volontiers au jeu des questions.

- Vous êtes en vacances, et je sais combien il est désagréable d'entendre parler travail. Mais j'ai ouïe dire que vous aviez de grands projets et notamment la composition d'une rhapsodie ?

Oui, je suis en vacances pour quelques jours à Simone Berriau Plage, et je vous garantis que j'en avais rudement besoin, car travailler, tout un hiver, dans un Paris sombre et luisant de pluie, c'est déprimant...

"Ici, je revis. On ne peut pas dire que nous sommes gâtés par le temps, mais l'atmosphère n'est pas la même... A travers les nuages, il y a toujours un rayon de soleil et puis, même quand il pleut, on a toujours l'impression qu'il fait beau.

"Mes projets ? Je travaille d'abord sur une composition que j'ai promise à mon ami Cayol pour votre chorale "A Coeur Joie", "Brise Marine", un choeur à quatre voix sur un poème de Pierre Latour.

"Je fais actuellement une musique pour un film de Robert Dhéry : "Allez France !"

"Mais, surtout, je suis en train de réaliser un vieux projet que j'avais promis à mon regretté ami Sydney Bechet : une rhapsodie que ce dernier voulait intituler quelque temps avant sa mort : "Mississipi Rhapsody". C'est un morceau très librement construit, contenant les grandes idées du célèbre musicien et ses contrastes rythmiques.

"Dans cette composition, je reste fidèle à son esprit. J'ai puisé largement dans les thèmes et je pense que cette rhapsodie pour orchestre classique et un soliste, arrangement de Claude Luther, rappellera à tous la vie et l'oeuvre grandiose de ce génial artiste."

- Merci Gérard Calvi pour ces quelques minutes distraites sur votre temps de vacances.

Le "banquier" Jean-Paul Schultzemberger (sic) écrit un opéra

Jean-Paul Schultzemberger (sic), directeur du Crédit Français, à Paris, n'est pas un inconnu pour nous.

Il a des attaches hyéroises. Son père réside, en effet, dans la cité des Palmiers, ce qui permet à Jean-Paul de venir y passer ses vacances. Sa mère était née dans la région hyéroise.

Mais ce qui caractérise notre interlocuteur, ce n'est pas qu'il soit un homme d'affaires ; cette profession est assez courue en notre époque moderne. C'est surtout qu'il est compositeur de musique classique pendant les rares loisirs que lui laisse sa profession. Ce banquier-compositeur a, comme Gérard Calvi, de nombreuses compositions en cours... C'est ce qu'il nous dit en réponse à nos indiscrètes questions :

- Je viens tout juste de terminer un concerto pour piano et orchestre, pour l'orchestre de Radio-Strasbourg. Cette pièce symphonique sera jouée probablement à la fin du mois au cours d'une émission sous la direction du célèbre chef d'orchestre Charles Bruck.

"Je prépare également une symphonie...

"Mais je travaille beaucoup pour réaliser un de mes vieux et chers projets : un opéra en trois actes.

"J'ai "bâti" le schéma général de cette composition musicale et je pense pouvoir la terminer dans quelque temps."

-Est-ce un opéra moderne dans le genre de celui de Bécaud ?

- Non ! C'est l'opéra classique sur le thème de la tolérance sur un sujet historique : la révolte des camisards.

"Un drame lyrique puissant... C'est tout ce que je peux vous dire pour l'instant. A mes prochaines vacances estivales, je pense avoir beaucoup avancé dans ce travail de longue haleine et je vous entretiendrai avec beaucoup plus de précision de cet opéra, car vous êtes amateur d'opéras, m'a-t-on dit ?"

- On ne vous a pas menti.

- Alors j'espère vous inviter à la première que je donnerai pour mes intimes...

- Je ne dis pas non et vous remercie Jean-Paul Schultzemberger (sic) de votre gentillesse. A cet été...

Paul PHILIPPE - Le Méridional La France

J. P - Le Petit Varois du 5 avril 1964

Deux compositeurs de musique au Club Hippique Hyérois

 

Les Dirigeants du Club Hippique de notre ville se sont réunis vendredi soir, à l'hôtel restaurant des Pins d'Argent pour honorer deux amoureux du sport hippique actuellement en vacances dans notre cité.

Ces deux personnalités, outre qu'elles sont connues pour leurs oeuvres musicales - qui ne connaît en effet les compositeurs : Gérard Calvi et J.-P. Schultzenberger (sic) - possèdent de concert avec les dirigeants hippiques hyérois cet amour du cheval, cette passion de l'hippisme qui leur a fait s'intéresser à ce sport encore trop aristocratique.

Cet amour se traduit pour Gérard Calavi (sic) par le fait qu'il a doté une des prochaines épreuves du concours national hippique qui se déroulera les 1er et 2 août sur notre hippodrome municipal.

Aussi a-t-on parlé chevaux, vendredi soir lors dur repas offert par les dirigeants du Club Hippique Hyérois à leurs amis.

On a parlé chevaux, mais aussi musique, bien que cela ne soit pas tellement en rapport.

Et peut-être à cette occasion s'est-on inquiété de la stagnation de notre hippodrome municipal... Peut-être s'est-on demandé pourquoi il était le seul à ne pas avoir de "pelouses". Peut-être a-t-on pensé, un instant, à ce qu'il pourrait devenir pour peu que l'on s'intéresse vraiment à lui...

J. P - Le Petit Varois

Au cours d'une réunion aux "Pins d'Argent" (non signé ni daté)

 

Le Club hippique des Iles d'Or a réservé bon accueil à ses (éminents) membres parisiens

Une réunion élégante autant que fort sympathique se tenait vendredi soir, dans le cadre agreste et marin des "Pins d'argent" à la plage d'Hyères, où le Club Hippique des Iles-d'Or accueillait, en toute simplicité sportive et équestre, trois personnalités parisiennes directement concernées par ses activités, c'est-à-dire MM. Michon-Coster, vice-président du C.H.I.O. et citoyen d'honneur du Cap Nègre ; Gérard Calvi, le célèbre compositeur-chef d'orchestre, qui dote chaque année les épreuves de jumping, et Jean-Paul Schultzemberger (sic), brillant produit de "l'X", directeur du Crédit Français à Paris.

Ce fut l'occasion d'un agréable repas empreint tout au long, de bonne humeur cavalière, au cours duquel l'on évoqua - entre autres - les perspectives du prochain Concours hippique qui se déroulera les 1er et 2 août prochain, et dont les colonels Lefrançois et Maurel assurent l'organisation avec toute la science qui les caractérise.

L'on parla aussi de choses et d'autres, et, bien entendu, de la carrière et des projets de Gérard Calvi, parmi lesquels - c'est là son tribut aimablement et spontanément versé aux Hyérois qui l'ont adopté - figurent l'écriture et l'orchestration d'un choeur à quatre voix sur un poème de Pierre Latour : "Cloches, petites cloches", destiné à la chorale "A coeur joie", "Brise-Marine" chère à Jean Foucou et à Michel Lefebvre. A cette restriction près, il jouit actuellement d'une inaction reposante en la Cité des Palmiers qu'il lui faudra quitter bientôt, hélas ! pour une laborieuse rentrée parisienne.

Au programme de ce retour à la réalité du "pain quotidien", la musique du prochain film de Robert Dhéry : "Allez France !" la conclusion d'une rhapsodie sur un thème de Sydney Bechet (ce dernier lui avait demandé de composer la musique pour son ballet "La nuit est une sorcière"), et enfin - mais un "enfin" très provisoire ! - à l'intention de Claude Luter, une oeuvre de forme et de conception classique sur un thème "New Orleans" : "Mississipi Rhapsodie".

L'on s'intéressa fort également - pour les découvrir avec un certain étonnement - aux activités et aux projets de jean-Paul Schultzemberger (sic) ; pas à ceux du polytechnicien présidant aux destinées d'une grande banque, mais à ceux du Hyérois taquinant la muse avec bonheur, contre toute rigueur mathématique. Car cette personnalité authentiquement parisienne peut à juste titre se réclamer par sa mère - apparentée à la famille Auran de Sancy - d'une appartenance hyéroise. Musicien de formation classique, il a composé - entre un bilan et une réunion de conseil d'administration - un concerto pour piano et orchestre qui "sortira" le mois prochain sur les antennes de Radio-Luxembourg, l'orchestre de la station étant placé, pour la circonstance, sous la direction de Charles Bruck. Quant à ses projets, ils sont cristallisés autour d'une symphonie (en voie de finition) et - c'est sa grande affaire - un opéra qui fait actuellement ses tout premiers pas à partir d'un thème : la révolte des "Camisards", vers une idée-force : la tolérance.

Mais nous aurons sans doute le plaisir d'en reparler à l'occasion d'une "première" à laquelle l'on ne manquera pas de s'intéresser tout particulièrement à Hyères.

Au cours d'une réunion aux "Pins d'Argent"

 

La basilique touchée en plein coeur - mai 2006

Note : la ballade opus 18 est la première oeuvre de Jean-Paul Schützenberger jouée au concert de son vivant. C'était en 1962 à Paris, sous la direction du jeune chef d'orchestre Jacques Houtmann ; c'est également la première oeuvre reprise près de 40 ans après sa mort dans la basilique d'Epinal. L'article sur le concert est paru dans l'Est Républicain.

L'orchestre de chambre d'Epinal a une fois de plus fait l'unanimité ce week-end auprès des mélomanes du genre qui ont pu découvrir au passage quelques morceaux inédits.

Inédit. C'est une basilique bondée de connaisseurs qui a accueilli, samedi soir, l'orchestre de chambre d'Epinal. Et les spinaliens ne se sont pas trompés en se déplaçant en nombre, malgré le temps maussade, pour un moment de rare intensité.

L'ensemble, composé d'une trentaine de musiciens, a interprété un répertoire varié : concertino en sol majeur de Carlo Ricciotti, la suite Holberg d'Edward Grieg, la sérénade pour violon d'Edward Elgar, la ballade en sol mineur pour timbales, percussions et orchestre à cordes de Schützenberger ou encore le largo de la sonate en sol mineur de Frédéric Chopin. Le programme était pour le moins chargé.

Formation d'avenir

Pour Serge Najean, l'orchestre de chambre d'Epinal est un groupe qui "pense à l'avenir".

Avec les remarquables violoncellistes Olga Ferry et Clarisse Polin, ou encore le violoniste Danièle Castello, le public s'est tout simplement régalé. Tout spécialement en écoutant un inédit avec l'oeuvre de Schützenberger.

Ecrite en 1962, cette oeuvre fut interprétée une seule fois par Jacques Houtmann, chef d'orchestre de Houston (USA) ayant dirigé plusieurs orchestres en Lorraine.

Pour la première fois, elle fut rejouée samedi soir, avec beaucoup d'émotion du côté des musiciens et des mélomanes.

Article de l'Est Républicain